La prison de la joie.

— Oui, je suis nouveau en effet. J'ai été condamné hier.
— Ah ouais ? T'as pas de bol. Moi, ça fait près de dix ans que je suis là. Je sors l'an prochain, je crois. Tu es là pour quoi ? Attends, laisse-moi deviner ! Voyons... je dirai... excès de tristesse !
— Ouais... ça se voit tant que ça ?
— N'importe quel bleu, on voit pourquoi il est là... t'y es pour combien de temps ?
— Huit ans. Ah, si j'avais pu faire appel !
— Impossible, ça n'existe plus.
— Je sais. Mais de toute façon, ça ne servirait à rien. J'n'ai rien pu faire. J'avais beau leur expliquer que j'étais heureux, mais ils ne me croyaient pas.
— Je parie que tu leur disais sauter de joie tous les matins en voyant tes factures dans la boite aux lettres... Si c'est ça, je comprends qu'ils ne t'aient pas cru...
— Non... je leur disais... des mensonges plus réfléchis. Que j'adorais voir mes gamins jouer sous la pluie, par exemple ! Ou que...
— Sous la pluie ?
— Oui...
— Eh, tu sais quoi ? Il parait que c'est triste, la pluie...
— Ah bon ?
— Ouais... c'était pas de dire ça qui aller te sauver !
— La pluie ? Triste ? Si je m'attendais !
— Ben, t'as qu'à voir ici ! Est-ce qu'il pleut ?
— Non.
— Gagné. Y'a du soleil tout le temps. Même la nuit. Il fait beau, il fait chaud, comme disent les gardiens.
— C'est beau, le soleil ?
— D'après eux, oui.
— Ah bon... Et toi, tu es là depuis quand ?
— Dix ans, j'te l'ai déjà dit. J'ai été condamné pour monogamie.
— Monogamie ? C'est encore possible ? Moi, j'ai dix femmes, et chacune ont cinq ou six maris. C'est pas que j'aime ça, mais de nos jours, on est bien obligés.
— Peut-être, mais moi, j'me sens fidèle. Et c'n'est pas cette loi sur la joie qui aura changé mes idées. Enfin... sauf ici, où c'est impossible de résister. Des centaines de filles bourrées d'aphrodisiaques te sautent dessus à chaque pas que tu fais ! Parait qu'on les as mises ici pour les remercier de leur fidélité à la nation...
— Et les autres, ils sont là pour quoi ?
— Tu veux qu'j'te fasse les présentations ?
— Ouais....
— Alors, le petit, là-bas, assis contre le mur la tête dans les bras, c'est Hugues. Mais on l'appelle Gugu. Il a été condamné pour ennui... Ensuite, l'autre coincé en costard-cravate, qui repousse les deux blondes, c'est Jacques. C'est un homme d'affaires. Condamné pour excès de vouvoiement.
— Excès de vouvoiement ? En effet ! C'est le genre de choses à ne pas faire !
— Le visage pâle, là-bas, c'est Stef, pour excès de sobriété ; l'a jamais bu une goutte d'alcool, parait-il.
— Je le comprends. Quel goût infect ! Je n'ai jamais osé refuser un verre, pour ne pas être hors-la-loi.
— Là, c'est Serge. Jamais fumé de sa vie... devant un tribunal, ça pardonne pas ! Et lui, Charles, il se levait avec le soleil ; pas une seule grasse matinée de sa vie ! Mais maintenant, c'est dur, pour lui. Il ne peut pas se lever avec le soleil, puisqu'il fait jour tout le temps... Là-bas, c'est Jean-Paul, pour manque de gourmandise, et lui, Albert, il a voulu se tuer. Il a raté son suicide, mais au procès, on l'a pas manqué.
— Oah, c'est moche, pour lui.
— Et le dernier, là, c'est Paul-Henri. Fils de riche avec tout ce qu'il faut. C'est ses parents qui l'ont dénoncés. Il refusait les belles bagnoles et préférait faire fructifier son argent à la banque.
— Je vois... C'est tout ?
— Pour la section E, ouais... dans les autres quartiers, j'les connais pas...
— ...
— Mais... tu verra, rien que dans ce coin, y'a de quoi faire. Si tu voyais Christine et Christelle, les jumelles rousses ! Elles ne te laisseront pas une seconde de répit ! Il parait qu'elles aiment les blondinets comme toi...
— Mouais... T'as raison... C'est affreux... J'ai déjà un ami, autant de filles et de bouffes que je veux, en plus il fait beau, et le décor... un jardin d'Éden ! Pff... je me sens déjà heureux...


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